Nous larguons les amarres, pour les premiers miles en territoire bien connu, sur notre habituel terrain de jeu, Fouesnant – Les Glénan. Nous passons au large de l’ile des Moutons et des Iles Glénan, pour cette fois, les dépasser et mettre le cap au Sud-Ouest. Les premières heures sont encore marquées par une belle activité sur l’eau : plaisanciers, pêcheurs et quelques voiliers de course (IMOCA) partis faire des entrainements et des sprints en mer.
Nous sommes calmes, contents mais calmes.
Le début de nuit est consacré aux explications pour la veille de nuit, en effet, ce sont nos premières navigations nocturnes. Le bateau est équipé d’un radar pour plus de sécurité. J’apprends donc à surveiller la carte à l’écran, les bateaux que l’on croise, à cliquer dessus pour connaître leurs caractéristiques, à déduire si ce sont des bateaux de pêche (nombreux dans cette zone) ou des bateaux de plaisance. Le but est de savoir repérer leur vitesse, et le temps estimé avant une éventuelle collision. Idem sur l’écran du radar, dont les repères sont différents, il faut s’habituer à faire la conversion et la comparaison entre les deux outils.
Après une première nuit en mer, tout le monde est en forme. Gabin et moi avons bien dormi, malgré quelques réveils inquiets. Hakim est frais comme un gardon, après avoir assuré la veille et dormi par tranches de 15 minutes. Je crois que ça lui plaît de se mettre au défi, de s’imaginer dans des conditions de course en solitaire peut-être.
Au réveil, le paysage a changé. Ça y est, nous sommes dans le Golfe de Gascogne. Partout autour de nous, la mer, la mer, la mer, l’immensité du ciel et de la mer. Les voiles qui s’élancent vers le ciel, et notre Bateau qui trace sa route, autonome, une fois bien réglé.
Nous passons la limite symbolique des 60 miles des côtes, au-delà desquels nous devons être plus équipés, au niveau médical notamment.
Nous prenons conscience de l’immensité dans différentes dimensions … par exemple, réaliser qu’il y a 4000 m de profondeur d’eau en dessous de nous, une fois le plateau continental passé.
Nous passons, bien loin de la Bretagne maintenant, le Canyon de Penmarch : les Bretons ont vraiment laissé leurs traces partout. Si notre bateau nous semble suffisamment conséquent et rassurant, il est tout petit face à l’immensité mais puissant grâce au vent, notre allié. Une fois les voiles réglées, le pilote enclenché, la clarté de la route vérifiée sur la carte à l’aide des AIS (Balises des bateaux) et avec la vérification supplémentaire du radar, nous voici en « pilote automatique », libres de vivre à bord, de jouer, de lire, de dormir à tour de rôle, de manger, de rire. Le bateau continue d’avancer, et nous avec.
Bien qu’il soit autrement plus stable qu’un monocoque, les vagues nous ballottent et même nous secouent. Une réflexion me vient, le but de ce voyage ne serait-il pas de trouver la Stabilité dans le déséquilibre, la nature même de la Vie étant le déséquilibre…
Comment s’occupe-t-on ? Gabin poursuit la couture de petites décorations de Noël, c’est sûr, nous serons prêts pour la fête ! La cuisine, des jeux de société, dessins animés ou podcast … La journée s’écoule doucement au sens de doux et de lent. Les deux premières journées de traversée vont s’écouler ainsi, Hakim récupérant la journée et assurant une formidable veille de nuit. Bien que je sois d’habitude une chouette, entendez un oiseau de nuit, je me sens fatiguée, sans doute l’air de la mer, le contre coup du départ et du sprint final des préparatifs, et sans doute un fond de mal de mer.
Quelques manœuvres sont nécessaires malgré tout, bien qu’on n’ait pas viré de bord une seule fois depuis notre départ. En l’occurrence, le vent a forci et il nous faut prendre un ris.
Partout autour de nous, à 360°, la ligne d’horizon. Quand on observe bien, elle n’est pas droite. Les vagues se poursuivent jusqu’à l’infini, et du coup, la ligne est comme un coup de crayon tracé à main levé. De quoi abaisser l’exigence d’un dessin dont les traits seraient parfaitement tirés.
Et donc, rien d’autre que l’horizon. Parfois, loin, très loin, la silhouette d’un bateau.
Devant nous ce soir, on aperçoit un bateau nommé Touka, avec lequel on a communiqué en VHF en début d’après-midi. Ils mettent le Cap directement à Madère « sans date de retour ». Comment réagit l’entourage dans ces cas-là ?
J’imagine qu’au cours de ce voyage, je constaterais comme les fois précédentes, que nous sommes bien chanceux d’habiter en France, et de pouvoir compter sur ses institutions… Mais mon œil naïf a appris à mieux discerner les choses au cours des dernières années. J’ai appris aussi à moins considérer les choses de manière dichotomique. Mes différents voyages, au Mali, en Asie, et en Inde notamment, avaient déjà été porteurs de ce constat. Derrière la pauvreté apparente, une richesse inouïe …
Pour Gabin, au coucher, un petit rappel de sécurité : s’il se réveille dans la nuit et qu’il nous cherche, il ne doit en aucun cas sortir dehors, même avec un gilet de sauvetage. INTERDIT. C’est le principal danger à bord … avec les Hameçons de pêche.
Ce soir, vers 23 h 30, on repasse la limite du plateau Continental, c’est-à-dire qu’on repasse de 4000 à 500 mètres de fond. Les conditions de mer devraient être meilleures. Car il faut bien le dire, ça bouge beaucoup quand même. On repassera aussi dans la nuit, la limite des 60 miles nautiques, nous rapprochant de la côte, et rentrant dans le périmètre d’intervention plus aisée des secours. Les derniers miles sont longs, de manière objective car le vent a tourné, et est maintenant dans notre nez, et de manière subjective, les dernières heures d’une longue traversée sont sans doute toujours les plus longues, l’impatience d’arriver et de retrouver plus de stabilité …Nous sommes accueillis par Étienne, du bateau Perello, son fils Amaël, 8 ans, et leur équipier Jules, qui viennent nous prêter main forte pour amarrer Namaka. Joie indescriptible. Je ressens une impression de légèreté après la douche, quand je marche sur le ponton, ou que nous partons à la découverte de la Ville…